Carnet de vol

Pensé comme un journal de bord de l’œuvre participative, le Carnet de vol s’attache chaque jour de tournage à partager un instant clé de la journée écoulée. Associant photographies prises sur le vif et courts paragraphes, il donne la parole aux différents acteurs du projet Dreams Have a Language : Sylvie Blocher, Donato Rotunno, les membres des équipes de tournage, de la machinerie de vol et du musée, les participants, les visiteurs. Au fil des jours, il porte ainsi un regard transversal sur la vie de l’œuvre participative et du projet en train de se faire. Les contenus du Carnet de vol sont accessibles sur cette page et relayés sur les réseaux sociaux. 

Textes et images : Vincent Crapon

#22

Mudam Luxembourg, parc Dräi Eechelen, jeudi 19 mars 2015

L’une des caractéristiques du film Dreams Have a Language sera notamment l’importance donnée aux vues aériennes réalisées autour du Mudam Luxembourg. Grâce à deux drones, Sylvie Blocher et Donato Rotunno ont ainsi la possibilité d’obtenir des points de vue et des perspectives tout à fait inédits. En multipliant ainsi les procédés et dispositifs de capture d’images, les deux réalisateurs donnent à leur projet une dimension expérimentale, tout en appréhendant ces nouveaux outils techniques avec la rigueur et la poésie qui leur sont propres.

À l’intérieur du musée, l’une des actrices patiente avant de rejoindre l’équipe à l’extérieur qui se prépare à filmer, toujours à l’aide des drones, une scène primordiale du film : une échappée.

#21

Mudam Luxembourg, parc Dräi Eechelen, mercredi 18 mars 2015

C’est en extérieur, dans le parc Dräi Eechelen qui entourne le Mudam Luxembourg, que la troisième journée de tournage débute. De l’autre coté des ruines et des rives de Clausen, les toits de la ville haute se détachent sur un ciel bleu azur, donnant ainsi à l’équipe l’occasion de travailler dans des conditions optimales. Tourner en extérieur était primordial pour Sylvie Blocher et Donato Rotunno. En effet, le contraste entre les scènes tournées en intérieur et celles tournées en extérieur n’en sera que plus percutant.

Le Mudam Luxembourg, par son architecture singulière de verre et de pierre dorée, ainsi que les ruines de la forteresse, sur lesquelles le Mudam a été construit, avec leurs dédales d’angles et de recoins, sont aussi une des sources d’inspiration des deux réalisateurs.

#20

Mudam Luxembourg, Jardin de sculptures, mardi 18 mars 2015

Après quelques mois de silence, le Carnet de vol reprend le temps du tournage de Dreams Have a Language, projet cinématographique instigué par l’œuvre participative du même nom qui avait pris place dans le Grand Hall du Mudam au mois de novembre dernier. Pour ce second jour de tournage, Sylvie Blocher et Donato Rotunno investissent les alentours de l’œuvre Many Spoken Words, fontaine d’encre noire, créée par l’artiste luxembourgeoise Su-Mei Tse, et installée de manière permanente dans le Jardin des sculptures du musée.

Une actrice et une ancienne participante, maquillage bleu sur les lèvres, se préparent ensemble pour le tournage pendant qu’au sommet des escaliers en colimaçons, les deux réalisateurs et Félix Sorger, chef opérateur image, s’affairent à régler des angles de vue sur la fontaine en contrebas.

Transformé de nouveau en plateau de tournage pour le cinéma, le musée connaît une utilisation de ses espaces d’exposition d’une manière qui lui reste encore peu commune. Le film, inspiré par les témoignages des participants de l’œuvre du Grand Hall, abordera, d’un point de vue singulier et avec poésie, les différentes images du monde actuel que donnent ses différents individus ; entre problématiques identitaire, politique et réinvention de soi. 

#19

Mudam Luxembourg, Grand Hall, lundi 01 décembre 2014

Ce premier jour de décembre marque la fin de l’œuvre participative dans le Grand Hall du Mudam. Participants et visiteurs pourront désormais découvrir les images des presque 100 vols qui seront diffusées en boucle sur les 4 grands écrans du Foyer jusqu’au 25 mai 2015.

Dès le début de la matinée, Jean-Luc Ciber, Riccardo Besantini, Olivier Koos et Dominik Dusek (Chromatik) ont démonté l’ensemble de la régie vidéo et du matériel de prise de vue, afin de laisser l’espace et le temps nécessaire à Yves Barta, Alexis Barta, Aurélien Atanazio et Max Gozy (Fantasmagorie) pour la désinstallation des deux moteurs de la machinerie de vol et de la structure d’aluminium sur laquelle ils reposaient.

Ne reste plus maintenant que le décor de tissu tendu de plus de 12 mètres de haut, devant lequel se trouvaient tous les éléments de ce studio de cinéma éphémère. Sous l’importante verrière, sa démesure et son motif, — emprunté au lieu même où il prend place — semblent souligner l’architecture presque solennelle du lieu autant que la déjouer. C’est devant cette image, mise en abîme de l’architecture unique du musée que l’artiste a comme renversé, que tous ces individus ayant « fait » l’œuvre se sont détachés du sol dans l’immensité quasi écrasante d’un lieu dans lequel ils n’avaient parfois jamais eu l’occasion d’entrer.

Sylvie Blocher devant le décors de Dreams Have a Language / Filming in Progress, 2014

#18

Mudam Luxembourg, Grand Hall, vendredi 28 novembre 2014

Deux jours avant le démontage de la machine de vol, les participants continuent à se succéder. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec l’un d’eux, une journaliste pour une importante radio française. Venue de Paris, elle a eu l’envie de s’envoler dans l’immensité du Grand Hall, souvent ressentie comme déroutante et froide. C’est au café du musée que nous discutons de son envol, à quelques dizaines de mètres de la machine où déjà une autre personne se détache du sol.

« Exceptionnel », c’est le premier qualificatif qu’elle utilise pour exprimer son ressenti dans les airs à 12 mètres dans les airs, dans un silence qu’elle a pourtant trouvé trop profond, voir trop solennel. En effet, les différents membres de l’équipe et l’artiste communiquent par oreillettes et parlent ainsi à voix basse. De même, les visiteurs chuchotent pour ne pas déranger le calme déjà présent sur le plateau. Elle confie ensuite qu’en tendant les bras au-dessus de ce vide, elle aurait voulu « faire monter la musique », le silence du Grand Hall, « le remplir de son » comme peuvent s’en remplir « la voûte des cathédrales et basiliques ».

Verrière du Grand Hall. Au premier plan : Olivier Koos (Chromatik) sur la nacelle. Au second plan : la participante.

#17

Mudam Luxembourg, Grand Hall, jeudi 27 novembre 2014 

Durant l’équipement des participants avec les gilets et harnais par Yves et Alexis Barta (Fantasmagorie), l’équipe de tournage (Chromatik) se prépare. Sous la verrière du Grand Hall, la lumière est sans cesse changeante malgré les nombreux éclairages artificiels braqués sur l’arrière plan de tissus tendu, il est donc nécessaire de se livrer à des réglages du matériel de prise de vue très régulièrement. Il s’agit notamment de l’exposition et de la colorimétrie, qui doivent être les plus constantes possible pour ne pas que les images qui s’additionnent chaque jour sur les écrans du Foyer au rez-de-jardin ne correspondent plus à l’ensemble cohérent déjà crée. Ainsi, l’inconstance météorologique est une donnée qui influe directement sur le travail de prises de vue par les caméramans et la régie vidéo. Cette donnée — primordiale — est un ajustement technique parmi d’autres qui nous rappelle que le projet Dreams Have a Language se crée aussi bien avec les moyens de l’art contemporain qu’avec ceux du cinéma.

Au second plan Dominik Dusek (Chromatik) durant de colorimétrie et d’exposition.

#16

Mudam Luxembourg, Grand Hall, mercredi 26 novembre 2014.

C’est aujourd’hui que débutait la dernière semaine de tournage du projet Dreams Have a Language. À 15 heures, 62 participants ont déjà eu l’occasion de se détacher du sol sous la voute de verre du Grand Hall. 62 personnes qui sont venues au musée avec une idée pour changer le monde. 62 histoires singulières qui on été confiées à l’artiste et à sa caméra dans la maison de verre aux pieds de la machine de vol.

62 individus et idées, ce sont aussi plusieurs centaines de minutes passées dans les airs, de cliquetis de mousquetons crochetés, de câbles d’acier tendus qui s’enroulent et se déroulent, de pieds qui glissent doucement sur le sol avant de s’en détacher, de chutes au ralenti et d’envols gracieux les yeux tantôt vers le ciel qui se rapproche, tantôt vers le sol qui doucement s’éloigne.

Ce soir, assise dans la serre, Sylvie Blocher fait le décompte. 62 personnes qui sont venues au Mudam en apportant avec eux un unique objet : leur imaginaire. Un objet de pensée, matière première d’une œuvre qui, d’ici dimanche, continuera chaque jour à s’inventer. 

Sylvie Blocher à l’intérieur de la maison de verre (mobilier : BuzziSpace).

#15

Mudam Luxembourg, Grand Hall, vendredi 21 novembre 2014.

Dès le premier contact téléphonique pour leur rappeler leur rendez-vous au Mudam, les participants font la connaissance d’Élisa Baiocchi. « Son rôle est primordial : il faut que cette personne soit joviale et à l’écoute, car c’est le premier individu attaché au projet qu’il vont rencontrer. Elle sera leur point de repère avant qu’ils n’arrivent avec moi aux pieds de la machine de vol » nous confiait Sylvie Blocher lors de réunions de préparation du projet au Mudam.

Depuis le premier vol, son rôle principal est celui d’être à l’écoute de chaque participant. Qu’ils soient anxieux à l’idée de tester la machine ou simplement curieux d’en connaître plus sur le projet duquel ils sont  à la fois la matière première et les premiers spectateurs, elle doit être là pour répondre à leurs questions et les mettre à l’aise.

Élisa Baiocchi (à droite) accompagnant une participante dans le Grand Hall

#14

Mudam Luxembourg, Grand Hall, jeudi 20 novembre 2014.

Il y a désormais plus d’un an, lorsque le projet n’en était qu’à ses débuts, Sylvie Blocher faisait la rencontre de Yves Barta. Elle lui expliqua ce qu’elle souhaitait réaliser dans le Grand Hall du Mudam. L’idée intéressa grandement Yves. Autodidacte, il a mis seul au point ses machines de vol, en premier lieu destinées à ses propres spectacles, avant d’étendre ses activités au cinéma et à la télévision. Aujourd’hui au Mudam, elles font partie d’un projet totalement inédit pour lui aussi. Accompagné de son fils et de ses collaborateurs, il a mis en place les deux tours d’aluminium sur lesquelles sont fixés les deux moteurs de la machine de vol qui sont reliés à une régie faisant face à l’ensemble de l’installation et où se trouvent les commandes de la machine. De nombreuses combinaisons de mouvements, de vitesse dans l’enroulement et le déroulement des câbles sont possibles. Toutes sont directement liées au corps et à la possible appréhension de la personne qui s’apprête à se détacher du sol— deux données primordiales que Yves et Alexis doivent cerner rapidement lors du choix du gilet ou du harnais, qui définira la méthode d’accroche et donc le « type » de vol.

 

 

Alexis et Yves Barta (Fantasmagorie) aux commandes de la machine de vol

#13

Luxembourg, Park Dreï Eechelen, mercredi 19 novembre 2014.

Accompagnés des membres de Tarantula et Chromatik, Sylvie Blocher et Donato Rotunno se donnent rendez-vous devant le Mudam avant que la journée ne tournage ne débute. Le sujet de cette réunion en extérieur est la future réalisation de prises de vue aériennes du musée et de la forteresse à l’aide d’un drone. En effet, Sylvie Blocher et Donato Rotunno souhaitent intégrer au film Dreams Have a Language des images réalisées en extérieur qui fonctionneraient en complémentarité avec les séquences filmées dans le Grand le Hall auprès de la machine de vol avec les participants et avec celles qui seront réalisées par la suite avec des acteurs.

Les idées fusent malgré d’importantes contraintes aussi bien technologiques que météorologiques. Mais pour Sylvie Blocher et Donato Rotunno, il est question de s’y adapter sans jamais s’y contraindre pour finalement rester dans le dynamisme, l’ouverture à l’inconnu et à l’improvisation maîtrisée qui caractérise ce projet. 

De gauche à droite : Jean-Luc Ciber (Chromatik), Élise André (Tarantula), Felix Sorger, Donato Rotunno, Sylvie Blocher, Olivier Koos (Chromatik)

#12

Mudam Luxembourg, Grand Hall, samedi 15 novembre 2014.

Le vernissage enfant (organisé par le service des publics du Mudam) est l’occasion pour Sylvie Blocher et toute l’équipe de Dreams Have a Language, de travailler de manière inédite. Âgés de 8 et 12 ans, les enfants inscrits à cet évènement ont exceptionnellement la possibilité de se détacher du sol sous la coupole le temps d’un après-midi. Pour l’équipe de tournage, c’est aussi l’occasion de devoir gérer la capture de mouvements et d’interactions entre participants qu’ils n’avaient, pour l’heure, que tout juste envisagé. Entre frère et sœur, mère ou père accompagnant leur enfant, les mains se tendent et les regards s’échangent entre réconfort et excitation.

Retour sur le sol d’une mère et son fils

#11

Mudam Luxembourg, Grand Hall, vendredi 14 novembre 2014.

Derrière les 4 écrans de la régie vidéo, Jean-Luc Ciber et Dominik Dusek (Chromatik), gèrent aussi bien le flux d’images capturées par les deux caméras que les prises et l’impression des photographies offertes aux participants. Pour eux, comme pour Sylvie Blocher, chaque nouveau détachement du sol est l’occasion d’envisager de nouvelles prises de vue, de nouveaux mouvements de caméra, de nouveaux effets lors du montage. Équipés d’oreillettes comme tous les membres de l’équipe de tournage, ils restent en contact permanent. Dès lors, toutes actions, postures, gestes, mouvements, ou expressions — aussi brefs et furtifs soient-ils — peuvent être repérés rapidement et capturés par un des deux caméramans.

Ce mode de travail faisant la part belle à l’improvisation — tout en restant dans la parfaite maîtrise des outils technologiques qu’ils manient — permet le renouvellement constant qui caractérise cette œuvre en train de se faire. 

Premier plan : régie vidéo. Second plan : Sylvie Blocher avec un participant.

#10

Mudam Luxembourg, Grand Hall, jeudi 14 novembre 2014.

Des fragments de corps qui flottent dans l’espace. C’est ce qu’imaginait Sylvie Blocher il y a quelques mois lors de l’élaboration de l’installation vidéographique du rez-de-jardin, où sont retransmises les images capturées par les deux caméramans Ricardo Besantini et Olivier Koos. Une semaine après le tournage des premiers essais et d’importantes séances de briefing, certains réflexes sont désormais acquis. Il s’agit notamment de celui d’envisager dès la prise de vue, le rendu des images qui seront projetées le lendemain.  Il s’agit pour les caméramans de suivre les corps dans leur ascension, de les « lâcher », pour ensuite mieux les « rattraper ». De capturer les bras, les jambes, les mains, le dos, la chevelure qui se détendent et « lâchent » lentement sous leur propre poids. De suivre au plus près les expressions des visages où se lisent aussi bien la surprise que l’extatisme.

Finalement, le travail des caméramans — tout comme celui de l’artiste — est de rendre compte d’instants où désormais ce sont les corps qui parlent.

Riccardo Besantini (chef opérateur image)

#9

Mudam Luxembourg, Grand Hall, mercredi 12 novembre 2014.

La première participante de la journée nous confie beaucoup apprécier le travail de Sylvie Blocher, et ce, depuis de nombreuses années. Elle demande s’il est possible de s’envoler des chaussons de danse dans les mains. L’artiste accepte. Quelques minutes plus tard, elle s’élève en faisant progressivement tournoyer les chaussons qu’elle tient dans chaque main, comme deux pendules qui se balanceraient dans des directions opposées. En bas, Donato Rotunno et Felix Sorger capturent cette séquence ou se mêlent le flou des chaussons qui tournoient et la constance mécanique des filins qui soutiennent cette femme et la soulèvent de plus en plus haut. Plus haut, sa tête bascule, elle lâche les chaussons.

Félix Sorger et Donato Rotunno au second plan

#8

Mudam Luxembourg, Grand Hall, dimanche 9 novembre 2014.

Au cours de la journée, Sylvie Blocher propose à une femme de se bander les yeux. Celle-ci s’exécute en même temps qu’on termine de serrer les sangles de son gilet. Les cliquetis des mousquetons signalent qu’elle est prête à monter dans les airs. L’artiste lui souffle quelques mots en lui mettant les mains sur les tempes avant de se reculer : l’envol peut commencer. Les pieds quittent sol, le corps vacille, cherchant son nouvel équilibre. Quelques minutes plus tard, à une dizaine de mètre de hauteur, la femme dénoue lentement le bandeau qu’elle tient ensuite du bout des doigts, elle le lâche. Il tombe en se déroulant.

Le soir aux pieds de la machine de vol, l’artiste se baisse pour ramasser des pétales de fleurs. Un peu plus tôt, une participante a souhaité garder en main un bouquet tout en s’envolant et l’a volontairement laisser tomber sur le sol.

Demain, sur les écrans, les images aussi seront belles.

#7 – Dans la serre

Mudam Luxembourg, Grand Hall, samedi 7 novembre 2014.

Au lendemain du vernissage des nouvelles expositions et du projet Dreams Have a Language, les participants se suivent et les idées pour changer le monde elles aussi. À l’abri de la petite serre placée sur la droite, aux pieds du décor et de la machine de vol, Sylvie Blocher interroge les participants sur l’idée avec laquelle elle leur a demandé de venir au musée. C’est en fixant la caméra, en s’adressant à un objectif derrière lequel personne ne se tient – et à qui l’on pourrait s’adresser – que l’idée est énoncée. Assise sur le coté, l’artiste écoute et réagit. Ce tête à tête – sorte de face à face triangulaire entre deux individus et une caméra – déterminera les minutes suivantes : celles du détachement du sol, toujours appréhendé et vécu autrement. 

Sylvie Blocher en discussion avec un participant

#6 Quelques heures avant le vernissage

Mudam Luxembourg, Foyer, vendredi 7 novembre 2014.

Les derniers préparatifs sont en cours. La nuit fut courte pour l’artiste et certain membre de l’équipe. Lorsque j’entre dans le foyer, je découvre sur les écrans le fruit du travail de choix et de montage nocturne réalisé par Sylvie Blocher et Jean-Luc Ciber. « Alors, comment trouves-tu ça ? » me demande l’artiste. Les mots qui me viennent spontanément sont « C’est beau… Qu’ils sont tous beaux ! ».

Je me hâte de sortir mon appareil photo pour saisir l’image projetée sur l’écran le plus proche, qui elle même rend compte des quelques instants de réalité emprisonnés et désormais ralentis. Entre ces images — qui se suivent, alternent, se répètent —, le temps semble se distendre, mais sans perdre sa constance malgré les ombres des membres des équipes qui traversent les lieux, rappelant que dans quelques heures l’espace sera ouvert au public. 

Cumuler des instants de suspens ; en faire une trame qui désormais va croître, se développer, se complexifier… etc. Faire fi de la gravité par le mouvement de la caméra qui semble soulever les corps comme les détacher.

#5

Mudam Luxembourg, Grand Hall, jeudi 5 novembre 2014.

À 13h20, la première participante de la journée est équipée et se tient debout entre les deux tours de la machine de vol. Les 4 câbles qui la soutiennent peuvent être pilotés individuellement ou bien par paire, ce qui permet — selon la manière dont ils sont attachés au gilet — de faire basculer son corps vers l’avant ou l’arrière. Elle choisit de se détacher du sol lentement, visage et regard tournés vers le sommet de la coupole. Une fois l’ascension terminée, les deux câbles qui maintiennent son buste commencent lentement à s’actionner vers le bas, la faisant ainsi basculer. Ses cheveux pendent maintenant dans le vide et couvrent son visage. Ses yeux doivent chercher de nouveaux repères à moins qu’elle ne les ferme. Les deux câbles qui la maintiennent par les hanches s’actionnent plus rapidement puis les autres accélèrent alors pour atteindre la même vitesse. Ils se déroulent à l’unisson. Son corps prend de la vitesse tout en se rapprochant du sol.

Sur l’écran, ses mains frôlent le dallage de pierres.

Photo : Yves et Alexis Barta au second plan

#4

Mudam Luxembourg, Grand Hall, mercredi 5 novembre 2014.

Répétition générale avant l’ouverture du Grand Hall aux premiers inscrits. Durant une heure, je me glisse dans la peau de l’un d’eux, de l’un de ces inconnus qui seront le médium mais aussi la matière première de cette œuvre et qui finalement lui permettront d’exister. Après quelques minutes passées avec Élisa en charge de l’accueil, j’entre enfin dans le Grand Hall dont la voute monumentale nait de la pierre et culmine à presque 30 mètres entre verre et acier.  Sylvie Blocher se tient au centre du hall, devant le décor qui s’inscrit dans la démesure de cet espace presque autant qu’il s’y oppose. Entre les caméras, les membres de l’équipe, les lumières, le décor,  je me sens faire partie d’un tout… Entre calme et tension intériorisée. S’en suit une discussion à l’abri d’une petite maison de verre. Une discussion dont le seul point de départ est l’idée que l’artiste demande à chacun d’amener comme pour à chaque fois réinventer le dialogue qu’elle engendre.

On m’harnache, le bout de mes pieds glisse un instant sur le sol avant d’en perdre le contact. L’ascension est lente et silencieuse. Je ne sais pas où poser le regard. Dans la perspective crée par l’agencement de verre, de pierres, de filins, de tissus et d’acier, les tours d’aluminium de la machine semblent se rapprocher. Je sens le vide s’approfondir dans mon dos. Je me sens léger, tout  en ayant parfaitement conscience de mon poids sur les filins d’acier qui se tendent de la même manière que lorsqu’ils se sont au départ actionnés pour lentement décoller mes pieds du sol et me faire faire l’expérience d’une gravité désormais réinventée. 

#3

Mudam Luxembourg, Grand Hall, vendredi 31 octobre 2014. 

Ce dernier jour de semaine marque la mise en place de la première partie de l’installation participative. Harnachés à une nacelle de 12 mètres de haut, deux techniciens déroulent lentement le décors aux motifs minéraux inspirés des pierres calcaires — Magny doré — qui recouvrent chaque mur du musée, auxquels l’artiste y superpose des ombres elles-mêmes empruntées au lieu. Traversant l’espace du décor à la structure rectiligne comme pour en dynamiser l ‘agencement, ces lignes permettent finalement de joindre le décors au lieu, de créer du dialogue formel entre deux structures et deux matières : l’une légère,  modulable et éphémère ; l’autre massive, considérable et perpétuelle. Investir l’espace comme médium. 

Enrico Lunghi, Sylvie Blocher et Christophe Gallois lors de l’installation du décor

#2 Début du montage au Mudam

Mudam Luxembourg, Foyer du rez-de-jardin, lundi 27 octobre 2014

Les salles du rez-de-jardin et le Grand Hall du musée désormais vides, le montage de l’installation Dreams Have a Language peut débuter. Le Foyer, au bas des escaliers qui se déroulent depuis le Grand Hall, est presque méconnaissable. Désormais, une faible lumière le traverse depuis une porte découpée dans le bois des nombreux panneaux qui maintenant ferment et structurent l’espace dans une irrégularité feinte et faussement aléatoire. Sous les quatre mètres qui séparent le sol dallé du plafond de béton et sur plus de vingt-cinq mètres de long, cette matière à la texture et à la couleur quasi dermique se déploie en décalages fragmentaires pour modifier la topographie aussi bien horizontale que verticale de ce vaste lieu, et finalement le rendre propice à la projection vidéo. « Il s’agit de bouger une architecture », nous confie l’artiste entre les rayons lumineux des vidéoprojecteurs.

Sylvie Blocher entourée des membres de l’équipe technique du Mudam

#1 Premiers essais de vol

Paris, mardi 2 septembre 2014

C’est sous la toiture d’un hangar situé au fond d’une cour intérieure du 13e  arrondissement de Paris, dans les locaux de Fantasmagorie, qu’ont lieu les premiers essais avec la machinerie de vol qui prendra place dans le Grand Hall du Mudam en novembre. L’un après l’autre, après quelques échanges avec Yves Barta sur les aspects techniques de la machine, Sylvie Blocher et Donato Rotunno se « détachent du sol » dans une lente et progressive ascension jusqu'à atteindre une hauteur de 6 mètres, avant de redescendre, tout aussi lentement, pour retrouver le sol et leur équilibre habituel. L’un comme l’autre parlent de cette expérience inédite comme de celle de la perte des repères, aussi bien visuels que corporels. La découverte d’un point de gravité inconnu d’un corps que l’on connaît pourtant si bien nous donne finalement accès à un état paradoxal, entre introspection et contemplation, dans une nouvelle présence du corps à l’espace.

Yves Barta et Sylvie Blocher dans les locaux de Fantasmagorie © Photo : Vincent Crapon